Un éditeur, une crise cardiaque

Un peu de lecture pour ce lundi matin : un petit exercice avec pour thème un bureau d’éditeur et un personnage pensant faire une crise cardiaque. Vos avis sont les bienvenues !

Je n’aime pas venir au travail après une nuit pareille. Je suis fatiguée et pourtant je n’arrive pas à dormir. Les couches d’anti-cernes n’arrangent pas l’état de mon visage. Une fois devant mon bureau, je vérifie que M. Giortoli ne soit pas encore là pour balancer mon sac et filer à la machine à café. Fabien s’est encore réveillé au milieu de la nuit. J’aime mon fils, mais j’en viens à détester ses excursions nocturnes dans mon lit. A 10 ans, faire des cauchemars aussi régulièrement, c’est pas bon signe. Si son foutu père daignait arrêter de faire l’autruche, aussi. Le café est beaucoup trop long couler pour sa qualité plus que médiocre. J’ai un sentiment étrange, là, dans ma poitrine, quelque chose qui me titille, une douleur sourde, mais je n’ai pas le temps d’y prêter attention. Café et barre chocolatée dans la main, je regarde par la fenêtre. Il pleut, mais j’essaie quand même d’avoir un peu d’air. Trop tard : Giortoli est arrivé, j’entends ses talonnettes de là. Je cours à mon bureau. J’arrive juste à temps. Il ne m’accorde qu’un petit regard .

« Vous avez une mine affreuse, Florence. Vous devriez arrêter le sucre. Le manuscrit de Robert devrait arriver d’un moment à l’autre, faite m’en une copie tout de suite et je veux la fiche du lecteur avant lundi »

Il traîne sa petite carcasse jusqu’à son propre bureau et ferme la porte en verre qui le sépare du grand couloir où se trouve le miens. On pourrait penser que les grands éditeurs prennent soin de leur secrétaire. Et bien non : on les prends plutôt jolies, on les laisse vieillir, on les quitte et on les laisse faire plus d’heures que tout le monde en élevant seul un gamin qui fait des cauchemars. Un vertige me prend. Je m’assois et dévore le sucre et la graisse transformée de ce que le distributeur m’a offert pour petit-déjeuner. Cela ne calme en rien l’angoisse sourde qui envahit mes côtes et tout le haut de mon corps. Elle en deviendrait presque trop douloureuse. Mais si je me concentre sur quelque chose, ça passera. Mes mails, par exemple : des manuscrits, des factures, des publicités criardes et inutiles, des messages personnels au patron qu’il ne lira jamais. Pour un éditeur, ne pas lire, c’est étrange. Voilà ce que je cherchais : la dernière version du nouveau livre de l’auteur favoris de Giortoli : Robert. Pas de nom de famille, même pas un pseudonyme, non. Juste Robert. Comme s’il avait honte de porter le même nom que moi et le cachait au public. Mais même pendant le divorce, je n’ai pas pu reprendre mon nom de jeune fille. Trop d’espoir, trop d’amour, trop de brûlure. Lancer l’impression et attendre que l’imprimante fasse son office, le souffle un peu court. Il a intérêt à être bon, ce roman là. Sinon, j’en connais un qui ne manquerait pas d’être un patron encore plus imbuvable que d’habitude. Le gros télécopieur s’éteint enfin. Je me dirige, un peu chancelante, prend un manuscrit et d’une main experte, relie les quelques 300 pages. Il n’a jamais été capable de faire plus. Comme il n’a jamais été capable d’être responsable d’une famille.

En me dirigeant vers la porte du bureau de Giortoli, une douleur forte se met à jouer avec mon bras. Peut-être qu’après tout, je ne vais vraiment pas bien. Les symptômes semblent trop facilement identifiable : mal au bras, difficulté à respirer, vertige, et voilà que mon cœur s’emballe. Ou bien il ralentit ? Ah non, là, c’est pas le moment.

Sans m’en rendre compte, je suis entrée en trombe dans la pièce et je me suis effondrée sur le premier fauteuil en cuir à ma portée. Giortoli me dévisage, s’approche de moi. Il me prend le manuscrit des mains et le feuillette. « Je vous avais dis que vous aviez mauvaise mine ». Il prend le combiné de son téléphone d’un air détaché. J’étouffe,  j’ai mal, je sens mon cœur partout, il s’est perdu en route, il a succombé à la pression. « Oui, une ambulance, je sais pas, un malaise, oui elle est consciente et respire encore ». Puis il raccroche, s’assoit et commence à lire. Je ferme les yeux, et pense à mon fils. Si je m’en sors, on change de vie, c’est sûr, je ne peux plus continuer comme ça, la preuve.

Maintenant, il y a des ambulanciers autour de moi, Giortoli est parti et les gens me sourient, s’occupent de moi. Ce n’est rien, me dit-on, une crise de panique un peu sévère, mais mon cœur ne m’a pas lâché. Tout va bien aller. En tout cas, c’est ce que l’homme me dit, et je prend la meilleur résolution de ma vie : le croire dur comme fer.

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