Enchainé.

Une scène de travail d’un de mes projets, que certains reconnaitront peut-être…

Un éclair de jalousie traverse le regard d’Arnaud. Il reporte toute son attention sur les gestes de ses mains. Attraper, tordre, poser, couper, chauffer, passer, recommencer. Il ne faut pas se laisser aller. Ne pas penser. Mais, du coin de son œil, Arnaud voit son frère parcourir les allées, fier comme un paon. Il ne comprend toujours pas comment Vivien a obtenu ce poste. Il ne doute pas des capacités de travail de son petit frère, mais si ici, tout revient au mérite, il n’est pas sûr que Vivien soit le candidat à la morale parfaite et aux valeurs idéales. Attraper, tordre, poser, couper, chauffer, passer, recommencer. Arnaud fait des gestes doux, assurés, automatiques. Depuis quelques mois, venir tous les jours, répéter les mêmes actions, sans penser à rien d’autre que bien accomplir sa tache. Il a fallu que Vivien mette son nez là-dedans. Que Vivien se mêla de ses affaires lorsqu’ils étaient enfants, c’était une chose. Qu’il vienne maintenant mettre son grain de sel dans la vie qu’Arnaud essaie de se construire, jour après jour, effort après effort, ce n’est pas du tout ce dont Arnaud a envie. C’est Vivien qui avait eu les clés pour réussir, qui aurait dû devenir marchand. Une stridente sonnette retentit. Pause réglementaire. Arnaud se secoue les bras, se détend les coudes, fait quelques pas. Vivien surgit derrière lui, un grand cahier sous le bras. Il sort une petite montre à gousset, observe les secondes qui défilent. Un rictus amusé sur les lèvres, il tapote sur l’épaule d’Arnaud.
«  Belle performance, ouvrier Barraire, la fierté des usines ! », glousse-t-il. Arnaud, lui, soupire, se dirige vers une fontaine à eau dans un recoin de l’immense hangar où les chaînes de travail sont installées. Vivien trotte derrière lui, lui montrant fièrement sa montre. « Qu’est-ce que t’en pense ? Ça vaut le coup d’être chef, non ? » Vivien observe l’objet, content de lui. Arnaud se penche vers le petit robinet en ferraille, l’ouvre délicatement, ses mains rassemblées en une coupelle pour y recueillir l’eau. « Tu n’es pas le chef, Vivien. Et je serai toi, je ne ferai pas trop le malin… » Arnaud boit rapidement. Puis il laisse sa place à l’ouvrier qui, derrière lui, lui fait un sourire complice. Vivien lève les yeux au ciel. « Ouais, ben en attendant, c’est pas moi qui retourne à la chaine dans trois minutes… deux minutes ! Pas de retard pour… » « BARRAIRE ! » Arnaud et Vivien se retournent ensemble vers la grosse voix qui vient de prononcer leurs noms de famille. Un homme sec, casquette de chef d’usine, leur envoie un regard noir. « La pause, c’est pour les ouvriers, pas pour vous ! » Vivien rougit et regarde autour de lui, mal à l’aise, « Oui chef », alors qu’Arnaud ne peut s’empêcher un soupir en retournant à sa place, ne pouvant se débarrasser du sentiment que, non, décidément, cela n’augurait rien de bon.

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Un commentaire sur « Enchainé. »

  1. Belle écriture Clémence ! Papa m’avait dit tu devrais lire ce que fait Clémence… Et bien je ne regrette pas! Déçue de ne pas être allée plus tôt sur ton blog. Allez je m’y replonge.
    Bonne continuation.

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